Un musicien du métro
par Simon Pagé
7 h 51 un vendredi matin de janvier, un musicien joue à l’entrée d’une bouche de métro à Washington. T-shirt, jeans et casquette de baseball, il ouvre l’étui de son instrument, y jette quelques dollars et de la monnaie pour faire un fond de départ et commence à jouer. 45 minutes, six pièces classiques et 1 097 personnes sont passées devant lui. La station se situe en au cœur de la ville où circulent beaucoup d’employés de l’état. 32,17 $ en 45 minutes. Amplement pour payer sa course en taxi qui l’a conduit au métro. Ne se refusant rien, le musicien se déplace en taxi même pour parcourir quelques pâtés de maison. Un musicien de luxe me direz-vous?
En fait, la course en taxi était plus pour son instrument que par paresse.
J’imagine que lorsqu’on se balade avec un Stradivarius de 1713 d’une valeur de plus de 3 500 000 $, le réflexe de prendre le taxi est normal! Le musicien du métro : Joshua Bell, célèbre violoniste classique américain. C’est lui qui jouait sur la trame sonore du film The Red Violon en 1998. Un virtuose qui a donné un concert à guichet fermé quelques jours avant l’expérience du métro; certains billets se vendaient 100 $.
L’auteur de cette expérience : Gene Weingarten, journaliste au Washington Post, dans le cadre d’un article sur la perception, les goûts ET les priorités. Une caméra de surveillance avait été installée afin de visionner la scène par la suite.
Une seule personne l’a reconnu, sept se sont arrêtées pour l’écouter, un enfant de trois ans a été captivé et a tout essayé pour écouter Bell; sa mère a eu le dessus et ils ont continué leur route. À la sortie du métro, lorsqu’elle a été questionnée pour les fins de l’article, une personne a répondu : « Il y avait un musicien? » a-t-elle demandé même si elle était passée à quelques mètres de lui. Elle écoutait son ipod…
Réaction du musicien après l’expérience : c’était étrange d’être… ignoré. Dans une salle de concert, je deviens irrité par une toux ou un téléphone cellulaire qui sonne disait-il en se moquant de lui-même. Ici, j’appréciais toute marque de reconnaissance, même un simple regard furtif. J’étais énormément gratifié lorsqu’on jetait des pièces. Avant de commencer, j’étais un peu nerveux; quand je joue dans une salle de concert, l’auditoire est déjà acquis car le spectateur a payé pour son billet. Pour le métro, je me disais « Et s’ils ne m’aiment pas? Et si je me fais jeter dehors? ». De plus, c’était très embarrassant de constater qu’il n’y avait pas d’applaudissement après chacun des morceaux… C’était aussi surprenant qu’il n’y avait pas plus de personnes qui me regardaient en passant; je faisais tout de même BEAUCOUP de bruit, dit-il avec un sourire.
Qu’est-ce qui nous définit?
Bell est un virtuose incontesté et reconnu dans son milieu. Il vit de sa passion. Malgré tout, il doutait de lui-même avant de commencer à jouer (peur de…) et il a vite réévalué son échelle de valeurs sur le moment afin d’aller chercher la reconnaissance à son talent à tout prix (un regard vs 100 $/billet). De quelle reconnaissance notre coaché a-t-il besoin? Quelle réévaluation peut-elle être faite afin de changer les critères et trouver la reconnaissance permettant d’avancer en période de changement?
Regarder n’est pas voir, entendre n’est pas écouter
Il y a des virtuoses dans tous les domaines. À côté de combien de Joshua Bell passons-nous dans la vie sans nous en rendre compte? Même avec une grande écoute et une présence hors pair, quels moyens prenons-nous pour ne pas nous laisser aveugler par le musicien du métro et reconnaître le virtuose en présence de nos coachés? Beaucoup de coachés laissent sortir leur musicien du métro et gardent bien caché leur virtuose qui possède le plus grand talent. C’est à nous de refléter au-delà de ce qui paraît. Et souvent, une « caméra de surveillance » qui donne un point de vue en-dehors de la scène est utile pour se voir aller.
Article inspiré de Pearls Before Breakfast, par Gene Weingarten, journaliste au Washington Post, 8 avril 2007.
Article original disponible à l’adresse suivante :
http://www.washingtonpost.com/wp-dyn/content/article/2007/04/04/AR2007040401721.html
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